11.20.2020

Le chien dans l’Art, petit guide iconographique II

Le chien fut le pauvre héritier des traditions antiques qui l’ont désigné tour à tour viande bon marché, compagnon de chasse et gardien de troupeaux, mais aussi dieu et lien avec les forces obscures. Et le chemin jusqu’à la reconnaissance sera encore long pour lui, et son histoire à travers les Arts va témoigner de ses péripéties au long cours.

La représentation du chien dans l’art pictural européen, du Moyen-Âge à nos jours

À force d’être aux côtés des hommes, le chien est devenu le témoin que l’on ne voit plus tant il est présent. Il n’a pas forcément bonne réputation et a surtout le désavantage d’être trop facile à maltraiter. Sa grande dépendance envers l’homme pour survivre va en faire un animal maudit. Les artistes du Moyen-Âge vont le représenter pour célébrer la création, ils choisiront de le placer du côté du Bien, et il fera donc partie des bestiaires des animaux familiers. Son image est très utilisée pour la création de gargouilles, surtout au XIIIème siècle, et cela convient parfaitement avec sa réputation de gardien, celui qui va vomir et évacuer les vices hors de la Sainte Église. Le Moyen-Âge n’est ainsi pas la meilleure période pour les représentations canines, et les qualités qui sont appréciées chez le chien sont ses capacités d’agressivité lors des chasses ou la guerre. Pour la chasse, il s’agit de grandes équipées menées par un seigneur et ses gens, et la meute peut se composer d’un millier de chiens. On découvre cette activité dans le « Livre de chasse » de Gaston Phébus, comte de Foix, rédigé de 1387 à 1389. Cet ouvrage très précis renferme une richesse d’illustration impressionnante pour une époque où il n’y avait guère que la Bible qui était aussi magnifiquement parée. Ce sont donc de véritables œuvres d’art qui sont montrées afin de désigner les animaux, mais aussi les us et coutumes de la chasse à l’époque. « Des maladies des chiens et de leurs conditions », « Gaston Phébus entouré de chasseurs », « Comment l’assemblée se doit faire en été et en hiver », ces enluminures montrent les grandes quantités de chiens et les diverses races utilisées pour tuer les proies, en attendant la création des armes à feu, et selon les différentes chasses. L’invention de l’imprimerie va l’immortaliser et Buffon s’en servira pour écrire l’Encyclopédie 400 ans plus tard.

Les représentations cynocéphales

 
Au Moyen-Âge, le monde est imaginé peuplé d’êtres curieux, comme le sciapode, le satyre ou le panotéen, et d’une faune tout aussi étrange, comme le phénix, le griffon et la licorne.  C’est la description que l’Église catholique veut faire de la Terre. Les animaux ne doivent plus être des idoles, mais plutôt la propriété des Saints Hommes. Les écrits de Saint-Augustin sont très clairs sur le sujet, l’homme a été créé par Dieu et il doit régner sur les animaux. Et comme par hasard, les contrées étrangères sont peuplées de barbares à tête de chien, les fameux cynocéphales. Ainsi, le Moyen-Âge diffusera largement ces êtres sauvages, cannibales du bout du monde, qui redeviendront hommes lorsqu’ils seront convertis à la vraie foi. Qu’il s’agisse des populations couvertes de fourrures du Grand Nord, ou d’hommes primitifs à la pilosité très prononcée, ces représentations sont habituelles dans les bestiaires médiévaux, comme cette illustration du Psautier de Kiev, 1397, où l’on voit le Christ prêcher à des hommes à têtes de chien, ou sur le tympan du narthex de l’abbaye de Vézelay. Cette représentation est aussi fréquente dans l’Église orthodoxe, avec la représentation de Saint-Christophe avec une tête de chien sur une magnifique icône, celle-ci est conservée au Musée byzantin et chrétien. En Arménie, ils prêchent l’Esprit saint aux païens dans l’Évangile de Malatia, 1267. Le cynocéphale est donc synonyme de païen et d’étranger, mais il peut aussi être la renaissance des âmes méchantes, et le chien, tout comme le porc, sont les symboles du vice et du péché, ainsi que le montrent les sculptures du portail de l’église de Beaulieu-sur-Dordogne.

La Renaissance, enfin une nouvelle reconnaissance

À la Renaissance, le chien commence à être considéré comme un animal de compagnie, même si, dans « Les noces de Cana », 1473, Véronése montre une habitude des banquets de l’époque qui utilise les chiens comme nettoyeurs des déchets alimentaires. Jacopo Bassano et ses tableaux « Deux chiens de chasse liés à une souche », 1548, Musée du Louvre, et « Deux chiens », 1555, Galerie des Offices à Venise, va étonnamment sortir des thèmes bibliques habituels pour nous léguer ces « portraits » profanes de chiens. On le voit peint par les grands maîtres de l’époque, comme dans « La chambre des époux Arnolfini », 1474, de Jan Van Eyck, où le chien est considéré comme une allégorie de la loyauté et de la fidélité, « Sigismondo Malatesta en prière devant son saint patron », 1451, de Piero della Francesca, « La vénus d’Urbino », 1538, de Titien, ou « Jeune femme allongée dans un paysage » de Giovanni Cariani, démontrent une habitude de plus en plus fréquente de transmettre, par la présence d’un chien, un message. Car, en effet, c’est dans les portraits que curieusement le chien va venir s’immiscer dès le XVème siècle, et sa représentation va donc avoir la difficile mission de signifier. Il a d’abord pour but de valoriser, mais aussi de viriliser les sujets, tel est le cas dans le « Portrait d’Henri IV de Saxe », 1514, de Cranach l’Ancien, mais aussi dans le « Portrait de Charles Quint avec son chien », 1532-1533, de Titien, le « Portrait d’un homme avec un chien », 1585, de Bartoloméo Passeroti. Mais hormis la mission de confirmation de l’importance des personnages, le chien représenté dans ses attitudes joyeuses va aussi servir de personnage de contraste afin de signifier son contraire. Ainsi, quand l’animal est enthousiaste, l’humain est sévère, voire attristé et mélancolique, comme dans le portrait de « Bartolomeo Panciatichi », 1540, de Bronzino.
Du côté des femmes, le chien, toujours petit, va servir à souligner la délicatesse et la beauté des dames. Il sera aussi plutôt de couleur blanche afin d’évoquer la pureté et aussi, lorsqu’il s’agit de jeune femme, la virginité. Tel est le cas de la « Femme au petit chien », 1500, de Lorenzo Costa, qui va être un véritable faire-valoir pour cette jeune fiancée. Ce nouvel accessoire de mode qu’est le chien de petite taille va être une véritable apologie des supposées qualités féminines que les hommes de la Renaissance vont attendre des femmes. Le « Portrait de Livia Colonna », 1570, de Véronése, démontre bien ces qualités de calme et de retenue.
Le XVIIème siècle va continuer sur cette lancée, et le chien est dorénavant le témoin privilégié des scènes d’intérieur et des intimités de vie de ses maîtres. Dans la « Scène d’auberge ou La Déclaration d’amour », 1658, Frans van Mieris l’Ancien va se servir d’un moment très intime entre deux chiens pour signifier ce qui est en train de se jouer entre le couple. Dans le célèbre tableau de Velásquez, les « Ménines », 1656, le chien allongé au premier plan fait parti d’une construction très élaborée du tableau, il est en même temps le gardien de ses jeunes maîtresses. « Spitz », 1765, de Thomas Gainborough, une œuvre empreinte de gaîté et d’affection dans laquelle un seul personnage, un petit chien, est le centre de toutes les attentions.

Le XIXème siècle et le XXème siècle, le chien nouveau est arrivé

Le chien n’est presque plus utilisé pour la chasse, même si elle perdure dans quelques bastions et mémoires quelque peu arriérées, et celui qui nous accompagne depuis des millénaires va enfin pouvoir se reposer sur ses lauriers. Les représentations canines vont toujours être prolifiques, mais cette fois-ci, il y aura de moins en moins besoin de représentation d’un maître, le chien étant le sujet principal. L’homme va enfin reconnaître l’affection immense du chien à son égard dans le tableau intitulé « Fidélité », 1869, de Briton Rivière.
Avec « Tama le chien japonais », 1875, Édouard Manet succombe à la fièvre du japonisme et, Paul Gauguin, avec « Arearea, le chien rouge », 1892, nous invite à rencontrer le chien polynésien. Giacomo Balla, quant à lui, choisira d’étudier le mouvement avec « Dynamisme d’un chien en laisse », 1912, et Picasso va s’amuser à le dessiner en un seul trait dans son « esquisse d’un chien ». Le peintre espagnol, qui sera fait citoyen d’honneur de la ville de Bâle, va souvent utiliser l’image du chien à ses diverses périodes et c’est son chien Lump, un teckel, qui sera pour lui une véritable muse. Fernand Léger avec « Le chien sur la boule », 1953, et Miro, avec « Le chien bleu », 1957, le font entrer dans l’univers de l’abstraction. Roy Liechtenstein le met en forme dans le style bande dessinée avec «Grrrrrrrrrrr!! » en 1965. Jean-Michel Basquiat, avec « Boy and Dog in a Johnnypump », 1982, Miguel Barcelo, avec « Chien avec os », 1983, et Keith Haring avec « Chien », 1985, le font, quant à eux, entrer dans le cercle fermé de l’art contemporain.
Jeff Koons, avec « Puppy », 1992, va imaginer des œuvres immenses et chatoyantes, il va permettre à son west highland terrier de figurer le gardien paisible et amical du Musée d’art contemporain de Bilbao. Il deviendra d’ailleurs la mascotte de la ville.

Le XXIème siècle, la consécration

David Hockney et ses « dog days », met en scène ses deux teckels et peint une quarantaine de toiles les figurant dans toutes leurs attitudes et habitudes. Bruno Perramant, avec « 8 +8 », va figurer un chien abandonné dans un décor géométrique stressant. Dominic Wilcox, en 2016, mettra en scène les mouvements de l’animal en lui proposant des activités originales dans des expositions à base d’installations interactives. Le chien est désormais l’objet de toutes nos attentions, et c’est tant mieux.

Les peintres suisses célèbres se sont aussi laissés prendre à cette mode. Ainsi, « Niklaus Manuel le jeune dans le costume d’un soldat suisse », le portrait du célèbre artiste bernois peint par son frère, Hans Rudolf Manuel en 1553, ne déroge pas à la nouvelle mode. Même Gottfried Mind, grand artiste suisse du XVIIIème siècle, va oublier sa passion pour les chats et les mettre en scène avec leurs meilleurs ennemis, dans « Animaux ; chien et chat avec des os », ou « Chat domestique debout sur un bloc et un chiot avec ses pattes avant sur le bloc ». « Portrait de Marie-Frédérique van Reede-Athlone âgée de sept ans », 1755, de Jean-Étienne Liotard, va correspondre à cette volonté de montrer l’enfance précieuse et obéissante. Johann Jakob Biedermann, avec « Campagne bernoise avec partie de chasse », 1789, et « Scène de sauvetage sur le Grand Saint-Bernhard », « Garçon avec chien », 1829, ou encore « Chien de chasse à l’affût », 1829, trois œuvres de Joseph Simon Volmar, sont les peintures naturalistes suisses par excellence. Plus récemment, Paul Klee, artiste suisse de réputation mondiale, nous a lui aussi laissés voir sa vision du chien dans son tableau intitulé « Le chien qui hurle », 1928.